Le regard de Kristell Calvez
Consultante en transmission et gouvernance des entreprises familiales
Transmission d'entreprise familiale : pourquoi la santé du dirigeant est souvent le facteur oublié ?
Lorsqu'une famille prépare la transmission de son entreprise, les premières discussions portent presque toujours sur les aspects juridiques, fiscaux ou patrimoniaux. Comment organiser la répartition du capital ? À quel moment transmettre ? Faut-il créer une holding ? Comment protéger le patrimoine familial ?
Ces questions sont essentielles. Elles mobilisent naturellement les avocats, les notaires, les experts-comptables et les conseillers en gestion de patrimoine.
Pourtant, une dimension reste encore largement sous-estimée alors qu'elle conditionne la réussite de l'ensemble du processus : la santé du dirigeant.
Non pas uniquement sa santé physique, mais aussi son équilibre psychologique, sa capacité à prendre du recul, à décider avec lucidité et à accompagner sereinement la génération qui lui succédera.
Car une transmission d'entreprise familiale ne consiste pas seulement à transmettre un patrimoine. Elle suppose également de transmettre une histoire, une culture, des responsabilités, une légitimité et parfois plusieurs décennies de décisions qui ont façonné l'identité de l'entreprise.
Cette réalité concerne aujourd'hui une part importante du tissu économique français. Selon l'étude Les entreprises familiales à l'épreuve des générations, publiée par Bpifrance Le Lab, plus d'une entreprise familiale sur deux devra organiser sa transmission au cours des dix prochaines années, alors que près d'un dirigeant sur deux âgé de 60 à 69 ans n'a toujours pas formalisé son plan de succession.
Source : https://lelab.bpifrance.fr/publication/les-entreprises-familiales-a-lepreuve-des-generations/
Ces chiffres illustrent un paradoxe. Les dirigeants savent que la transmission approche. Pourtant, nombreux sont ceux qui repoussent encore les décisions structurantes. Non par manque de compétences ou d'informations, mais parce que cette étape dépasse largement les dimensions techniques de la succession.
Elle touche à l'identité du dirigeant.
Pourquoi une transmission d'entreprise familiale est-elle aussi éprouvante ?
On présente souvent la transmission comme une étape de la vie de l'entreprise. En réalité, elle constitue avant tout une transition personnelle pour celui ou celle qui dirige.
Pendant vingt, trente ou parfois quarante ans, le dirigeant a construit son entreprise. Il a développé des marchés, recruté des collaborateurs, traversé des crises économiques, pris des risques financiers et assumé seul des décisions qui engageaient l'avenir de sa famille comme celui de ses salariés.
Progressivement, l'entreprise est devenue bien davantage qu'un outil de travail. Elle est devenue une partie de son identité.
Au moment de transmettre, il ne s'agit donc pas simplement d'organiser un changement de gouvernance. Le cédant doit également accepter de modifier la place qu'il occupe dans un système qu'il a souvent lui-même construit.
Cette évolution soulève naturellement des interrogations.
- Comment continuer à être utile lorsque l'on ne sera plus celui qui décide ?
- Comment transmettre son expérience sans empêcher son successeur de construire sa propre légitimité ?
- Comment accepter que certaines décisions soient prises différemment de celles que l'on aurait soi-même privilégiées ?
Ces questions sont parfaitement normales. Elles traduisent la profondeur de la transition en cours. Elles deviennent en revanche plus complexes lorsqu'elles restent silencieuses.
Au fil de mes accompagnements, je constate que les dirigeants parlent rarement de ces préoccupations. Ils souhaitent protéger leurs proches, préserver leurs équipes ou éviter d'inquiéter leurs enfants. Beaucoup pensent qu'ils doivent continuer à tenir, comme ils l'ont toujours fait.
Cette posture, admirable pendant les années de développement de l'entreprise, devient parfois un facteur de fragilité au moment de transmettre.
Comment le stress influence les décisions du dirigeant ?
Dans une entreprise familiale, les décisions économiques ne restent jamais uniquement économiques. Elles s'inscrivent dans une histoire familiale, des liens affectifs, des loyautés parfois anciennes et des attentes qui ne sont pas toujours exprimées.
- Le choix du successeur peut être interprété comme une marque de confiance… ou comme une préférence donnée à un enfant.
- La répartition du capital peut réveiller un sentiment d'injustice entre frères et sœurs.
- Le souhait d'un successeur d'apporter une nouvelle vision peut être perçu comme une remise en question de plusieurs décennies de travail.
Ces situations ne sont pas exceptionnelles. Elles sont inhérentes à la vie des entreprises familiales.
Le véritable enjeu réside dans la manière dont elles sont traitées. Lorsqu'aucun espace de dialogue n'existe, le dirigeant devient progressivement le point de convergence de toutes les attentes. Il cherche à préserver les équilibres familiaux, rassurer les équipes, accompagner son successeur et maintenir la performance de l'entreprise. Cette accumulation de responsabilités exerce une pression considérable.
La santé du dirigeant devient alors un véritable indicateur de la qualité de la transmission.
Je rencontre régulièrement des dirigeants qui ne décrivent pas un épuisement lié à leur charge de travail. Ils évoquent davantage la difficulté de porter seuls des décisions qui concernent toute la famille. Ils parlent des conversations qu'ils repoussent depuis plusieurs mois, parfois plusieurs années. Ils expliquent combien il est difficile de choisir entre ce qui semble juste pour l'entreprise et ce qui paraît protecteur pour leurs proches.
Dans ces situations, la fatigue n'est pas le problème. Elle est le symptôme.
Le véritable sujet est relationnel.
Quels sont les risques d'un dirigeant épuisé lors d'une succession ?
La transmission d'une entreprise familiale demande de prendre certaines des décisions les plus importantes de toute une carrière.
- Quel est le bon moment pour transmettre ?
- Le successeur est-il réellement prêt ?
- Quelle place conserver après le passage de relais ?
- Comment répartir les responsabilités entre les membres de la famille ?
- Comment distinguer les rôles d'actionnaire, de dirigeant et de parent ?
Ces arbitrages demandent de la lucidité. Ils supposent également une capacité à prendre du recul et à envisager les conséquences à long terme. Or, lorsqu'un dirigeant évolue depuis plusieurs mois dans un climat de tension ou de fatigue émotionnelle, sa manière de décider change progressivement. Certains reportent les discussions sensibles dans l'espoir que le temps résolve les difficultés.
D'autres accélèrent la transmission parce qu'ils ne disposent plus de l'énergie nécessaire pour poursuivre le processus.
Dans les deux cas, le calendrier de la transmission ne répond plus uniquement aux besoins de l'entreprise. Il devient influencé par l'état du dirigeant.
Bpifrance Le Lab souligne d'ailleurs que le manque d'anticipation constitue l'un des principaux freins à une transmission réussie. Plus la préparation est tardive, plus la génération suivante rencontre des difficultés à construire sa légitimité et à exercer pleinement son rôle.
Source : https://lelab.bpifrance.fr/publication/les-entreprises-familiales-a-lepreuve-des-generations/
Préserver la santé du dirigeant ne relève donc pas uniquement du bien-être individuel. C'est aussi protéger la qualité des décisions qui engageront durablement l'avenir de l'entreprise et celui de la famille.
Préserver la santé du dirigeant pour protéger la famille et l'entreprise.
On associe encore trop souvent la santé du cédant à sa capacité à gérer le stress, à préserver son équilibre personnel ou à mieux organiser son temps. Ces dimensions comptent, bien sûr. Mais dans une entreprise familiale, elles n'expliquent qu'une partie de la réalité.
La qualité des relations constitue un facteur tout aussi déterminant.
Lorsqu'un dirigeant porte seul les décisions, arbitre les conflits, protège chacun sans jamais exprimer ses propres inquiétudes, la fatigue finit par s'installer. Non parce que son agenda est trop chargé, mais parce qu'il assume un rôle devenu impossible : satisfaire simultanément les intérêts de l'entreprise, de la famille et de chaque génération.
Cette situation se rencontre fréquemment lorsque les rôles n'ont jamais été clairement définis. Qui décide réellement ? Qui est consulté ? Quelle est la place des frères et sœurs qui ne travaillent pas dans l'entreprise ? Quel sera le rôle du fondateur après la transmission ? Jusqu'où pourra-t-il intervenir ?
Lorsque ces questions restent sans réponse, les décisions reposent essentiellement sur les personnes plutôt que sur un cadre partagé. Le dirigeant devient alors l'unique régulateur du système. À court terme, cette posture peut donner l'impression que tout fonctionne. À long terme, elle crée une dépendance qui fragilise la gouvernance familiale et épuise celui qui en porte la responsabilité.
La santé du dirigeant devient ainsi le reflet de la maturité relationnelle de l'entreprise familiale.
Préparer la NextGen suppose aussi de préparer la génération qui transmet.
Depuis quelques années, les entreprises familiales investissent davantage dans la préparation de la NextGen. Les futurs repreneurs se forment, développent une expérience à l'extérieur de l'entreprise et découvrent progressivement les mécanismes de gouvernance.
Cette évolution est essentielle. Pour autant, elle ne suffit pas.
Une transmission ne dépend pas uniquement de la capacité du successeur à devenir dirigeant. Elle dépend également de la capacité du cédant à accepter que l'entreprise continue autrement. Or, cette étape reste souvent la plus difficile. Le cédant ne transmet pas seulement un poste. Il transmet aussi une manière de décider, de communiquer, de gérer les conflits, de développer les équipes et d'incarner le projet d'entreprise. Le successeur, quant à lui, ne souhaite généralement pas effacer cet héritage. Il cherche à s'appuyer dessus pour construire sa propre vision.
C'est précisément à cet endroit que les tensions apparaissent.
Le fondateur peut interpréter les changements comme une remise en question de son parcours. Le successeur peut avoir le sentiment de ne jamais disposer d'une réelle autonomie. Chacun agit avec de bonnes intentions, mais chacun protège une réalité différente.
Selon l'étude menée par Bpifrance Le Lab en partenariat avec le METI et KPMG, seuls 38 % des dirigeants d'entreprises familiales déclarent que leurs enfants souhaitent reprendre l'entreprise, tandis que 47 % reconnaissent ne pas connaître leurs intentions. Ces chiffres rappellent que la transmission ne peut jamais reposer sur des suppositions. Elle nécessite un dialogue régulier entre les générations.
Source :
https://lelab.bpifrance.fr/publication/les-entreprises-familiales-a-lepreuve-des-generations/
Préparer la NextGen consiste donc autant à développer les compétences du successeur qu'à créer les conditions d'un dialogue sincère sur les aspirations de chacun.
Clarifier les rôles protège autant l'entreprise que les relations.
Les conflits liés à la transmission trouvent rarement leur origine dans un manque de bonne volonté. Ils apparaissent plus souvent lorsque chacun agit avec une représentation différente de son rôle.
- Le fondateur pense accompagner son successeur alors que celui-ci perçoit une reprise de contrôle.
- Les collaborateurs continuent de solliciter l'ancien dirigeant parce qu'ils le considèrent toujours comme la référence.
- Les autres membres de la famille imaginent que leur qualité d'actionnaire leur donnera un pouvoir de décision plus important que celui prévu par la gouvernance.
Cette confusion entretient une forme d'incertitude permanente.
À l'inverse, lorsque les responsabilités sont clairement définies, chacun sait où commence et où s'arrête son territoire de décision. Le fondateur peut transmettre sans avoir le sentiment d'abandonner l'entreprise. Le successeur peut exercer pleinement son rôle sans devoir négocier en permanence sa légitimité. Les collaborateurs disposent d'un cadre lisible et les décisions gagnent en cohérence.
Clarifier les rôles n'a donc rien d'administratif. C'est une démarche profondément relationnelle qui protège à la fois les personnes et l'entreprise.
Préserver la santé du dirigeant, c'est préserver l'avenir de l'entreprise familiale.
La santé du dirigeant ne doit plus être considérée comme un sujet individuel. Dans une entreprise familiale, elle influence directement la qualité des décisions, la confiance entre les générations et la capacité de l'organisation à préparer son avenir.
Lorsqu'un dirigeant retrouve de la sérénité, il décide avec davantage de recul. Il écoute plus facilement des points de vue différents. Il accepte progressivement que la nouvelle génération apporte sa propre vision. Il ne cherche plus à tout contrôler parce qu'il sait que les règles de gouvernance permettront à l'entreprise de continuer à se développer.
À l'inverse, lorsqu'il s'épuise, la gouvernance devient plus fragile. Les décisions se reportent, les tensions s'installent et les relations se détériorent progressivement.
La transmission ne consiste donc pas uniquement à transmettre un patrimoine ou une fonction. Elle consiste à créer les conditions qui permettront à plusieurs générations de continuer à travailler ensemble sans mettre en danger leurs liens.
C'est pourquoi la qualité des relations constitue, à mes yeux, le premier levier de pérennité d'une entreprise familiale.
Accompagner la dimension humaine de la transmission.
Au fil de mes accompagnements, j'ai acquis une conviction forte : les familles ne viennent pas me voir parce qu'elles ne savent pas transmettre une entreprise.
Les dirigeants d'entreprises familiales viennent me voir parce qu'ils souhaitent transmettre sans abîmer les relations qui donnent du sens à cette entreprise.
Dans mes accompagnements, je ne dissocie pas la gouvernance des relations qui lui permettent de fonctionner. Un organigramme répartit les fonctions et un pacte d’actionnaires encadre les droits de chacun, mais aucun document ne peut à lui seul restaurer la confiance, faire émerger les non-dits ou aider un dirigeant à transmettre sans avoir le sentiment de perdre sa place. Mon rôle consiste à créer un espace où chacun peut retrouver sa juste place. Nous travaillons sur les rôles, les responsabilités, la gouvernance, les attentes implicites et les non-dits qui, lorsqu'ils s'accumulent, finissent par peser sur les décisions et sur la santé du dirigeant.
Cet accompagnement peut commencer par un diagnostic stratégique des dynamiques relationnelles.https://www.kristell-calvez.fr/audit-strategique
Il permet d’identifier les tensions, les attentes implicites et les points de fragilité avant qu’ils ne se transforment en conflits ouverts. La famille peut ensuite construire une trajectoire de transmission plus claire, sécuriser les décisions et préserver l’énergie des personnes qui portent le projet.
L’objectif n’est pas de supprimer tous les désaccords. Une entreprise familiale vivante est traversée par des différences de vision, d’ambition et de génération. L’enjeu consiste à permettre à la famille de les traiter sans mettre en danger les liens ni la pérennité de l’entreprise.
Dans une transmission d’entreprise familiale, le premier capital à préserver n’est donc pas uniquement financier. Il est aussi humain et relationnel.
Avant d’être associés, vous êtes une famille.
Découvrez mon accompagnement à la transmission des entreprises familiales. https://www.kristell-calvez.fr/accompagnement-entreprise-familiale
Dans une entreprise familiale, être d’accord n’est pas toujours une bonne nouvelle.
Le silence traduit souvent une volonté de protéger les relations. Le véritable risque apparaît souvent lorsque chacun pense partager le...